Le 3 juillet 2013, c'est en présence de son épouse, que l'IGARUN a rendu hommage au professeur André Vigarié, fondateur de la géographie portuaire et maritime, spécialiste de la géo-stratégie des océans, en donnant son nom à la cartothèque-géothèque.

Le nom d'André Vigarié se démarque du flot pourtant chargé de pépites des grands noms de la géographie française des années 1970-1980. Il s'en démarque bien sûr par l'originalité thématique de ses recherches. Il s'en démarque par la hauteur de vue de ses analyses, sa curiosité d'esprit qui débordait du cadre étroit des préoccupations des « maritimistes », néologisme qu'il avait lui-même inventé et imposé, sans parler de sa grande culture ; il s'en démarque par la qualité souvent époustouflante de son esprit de synthèse qui n'avait d'égale que son attention aux autres.

Aux origines normandes

André Vigarié est né au Havre en 1921, il n'a jamais renié ses racines normandes. Il a enseigné à l'École normale de Rouen pendant près d'une vingtaine d'années, après ses apprentissages en tant qu'instituteur, puis normalien supérieur. C'est là qu'il s'est formé à l'art de la pédagogie que tous ses étudiants lui ont reconnu comme un de ses talents.

Arrivé à Nantes, après la soutenance de sa thèse d'État, il y reste pendant plus de vingt ans, alors que son envergure pouvait aisément le conduire à des carrières plus exposées, comme du reste des sollicitations multiples le lui suggéraient, l'École navale dès 1965, l'École des Affaires maritimes à partir de 1976. La retraite venue, il put exercer ses talents au sein d'institutions nationales, d'abord comme membre du conseil d'administration  de l'Institut Français de la Mer, puis membre de l'Académie de Marine.


à l'IGARUN

Au sein l'IGARUN, son implication totale et fidèle s'est révélée d'une grande fécondité. On retrouve son nom à l'initiative de la création des Cahiers Nantais. Il continua d'y publier des articles de fond sur l'estuaire et la région nantaise, enrichis par les expériences acquises dans les structures locales auxquelles il a participé, l'OREAM, le CSEEL, l'APEEL...

On retrouve son nom dans la fondation de diplômes, comme le DESS Activités littorales et maritimes en 1976, ou le DEA Sciences humaines de la mer en 1981.

On le retrouve encore à la source de l'institut des sciences humaines de la mer en 1979, pierre angulaire qui va permettre, moyennant reconfigurations successives, de créer un véritable pôle pluridisciplinaire avec les juristes et les économistes, ébauche de ce qui deviendra plus tard le Pôle Mer et Littoral, puis l'actuel Institut Universitaire Mer et Littoral. Ce pôle s'est appuyé sur deux structures de recherche importantes, l'une sur les structures économiques et rapports sociaux sur le littoral des Pays de la Loire, l'autre sur l'équipe étudiant la dynamique et la gestion des espaces littoraux, dans le sillage nantais de l'unité associée d'André Guilcher. Ce noyau nantais, reconfiguré sous diverses formes par le CNRS, et ancêtre de l'actuelle équipe LETG-Géolittomer, a toujours stimulé la curiosité d'André Vigarié.

Il préside le comité scientifique de notre colloque international "Pêche et Aquaculture" de janvier 2004. C'est lui qui est à l'initiative de nombreuses manifestations scientifiques nantaises. Citons pêle-mêle : les journées internationales de l'Ouest en 1978, le colloque d'océanologie en 1981, les journées nationales de la mer la même année, le colloque désenclavement et aménagement régional en 1984, sans parler de sa présidence des imposants colloques internationaux Espaces côtiers et sociétés littorales en 1986, puis Continuités et ruptures sur les littoraux européens en 1995. C'est  lui qui fut la cheville ouvrière de nos relations avec Tananarive et Abidjan. Faut-il rappeler que cette surabondante activité doit beaucoup à son épouse, à son attention à le délivrer des contingences matérielles. Sans elle, l'œuvre eût été moins féconde. 

Car c'est évidemment à l'œuvre d'André Vigarié qu'on doit cette richesse de la vie scientifique locale, reconnue longtemps comme le pôle d'excellence des recherches maritimistes en France, alors même qu'il était amené à des responsabilités internationales qui ont culminé lorsqu'il fut vice-président du groupe d'étude sur la géographie de la mer de l'UGI de 1988 à 1992. Peu de géographes sont en effet capables de s'identifier à une œuvre, voire de s'effacer peu à peu, en tant qu'individu, au profit de cette œuvre qui se débarrasse en quelque sorte, par sa puissance conceptuelle, des contingences factuelles pour devenir une référence hors de l'usure du temps.

Ses travaux


Il la doit bien sûr à la constance de toute une vie à scruter la mer avec plus de 300 articles et études originales, mais aussi à une vision globale dans laquelle s'entremêlent très intimement le temps et l'espace, l'économie et la science politique, la position et l'esprit des lieux et qui s'est progressivement affinée et affirmée dans des ouvrages de synthèse aux premiers rangs desquels il est facile de citer La Circulation maritime (Génin, 1968), Ports de commerce et vie littorale (Hachette, 1979) ou encore La Mer et la géostratégie des Nations (Economica, 1995).

Certes, sur la Planète bleue, les réflexions sur le positionnement des peuples à l'égard de la mer ne datent pas d'hier. Mais dans un monde de plus en plus complexe, où tout s'accélère, dans un monde où la puissance ne s'explique plus par le seul étalage des forces et où émerge un système-monde par dessus la grille des États, André Vigarié cherche à revisiter et à réexpliquer le comportement des acteurs individuels et collectifs, en les plaquant au sol, si j'ose dire, en les reterritorialisant. Il le fait de deux manières :

L'une est globale et démontre que l'usage des mers porte l'empreinte d'une civilisation, d'une culture, que la maritimisation d'une économie ne se décrète pas mais reste l'héritage d'une suite de générations habituées et informées. Bien sûr, ce sont les besoins liés à l'échange qui vont finalement pousser les nations vers la mer, mais elles le font selon des sensibilités variables, propres à des habitudes et des mentalités. L'ensemble s'inscrit dans un état temporaire mais à mémoire longue, qu'il est commode de désigner sous le terme de complexe océanique. La vie maritime s'inscrit donc dans une double tension, celle des pesanteurs stabilisatrices du passé et celle du surgissement des besoins, de plus en plus brutal et soudain aujourd'hui, avec le développement de l'ordre océanique asiatique, l'essor des pays émergents et l'apparition d'appétits nouveaux, ce qu'A. Vigarié appelle la guerre silencieuse pour l'accès aux ressources. D'où une succession d'analyses où s'entremêlent géohistoire et enjeux immédiats, toujours vus de la mer : citons en vrac Méditerranée, mer dangereuse (1989), l'océan indien : sous-maritimisation et richesse du transit, ou encore les mers bordières de l'Asie : le nid des dragons (1995). D'où le penchant de l'auteur pour la synthèse géopolitique dans ses ouvrages et l'incorporation des faits économiques dans des explications plus larges, comme il sut si bien le faire dans un petit ouvrage, plusieurs fois réédité et à vocation essentiellement didactique : Échanges et transports internationaux.  


L'autre manière joue sur les effets d'échelle. La vie maritime est oecuménique et mondiale. La liberté de comportement des nations n'est donc pas totale et ne se conçoit que dans l'interdépendance. Un ordre ou système océanique se construit ainsi, par le biais d'une organisation de l'espace, structuré par des équipements et animé par des flux ; c'est d'ailleurs par ces flux que les tensions qui surgissent en un lieu se répercutent en d'autres lieux avec une intensité et des modalités variables. Cette échelle mondiale est à moduler par les échelles régionale et locale. L'échelle régionale permet de situer le port dans le triptyque portuaire, mettant en résonance avant-pays, arrière-pays et espace portuaire, ouvrant ainsi la voie à des classifications qui peuvent paraître aujourd'hui d'une grande évidence mais qui, lorsqu'elles ont été proposées par André Vigarié, ont représenté par rapport aux travaux antérieurs, une véritable rupture épistémologique.  Là encore, l'intime connaissance des Grands ports de la Seine au Rhin, sujet de sa thèse en 1964, lui avait permis d'insister sur le poids des héritages et des anciennes structures de liaison avec les arrière-pays qui sont aujourd'hui si bien réactivées par l'affirmation européenne.

 

Ces interfaces portuaires, par le gonflement de leurs trafics, jouent un rôle considérable : certaines, à la manière des cités qui ont précédé les grands États modernes, deviennent des villes-pivots, des villes globales et parfois des cités-États. L'échelle locale qui permet d'observer l'évolution de ces villes-ports, de ces gateway cities pour reprendre l'expression de l'alter ego anglo-saxon d'André Vigarié, J. Bird, devient alors d'une extrême pertinence. Elle l'est d'autant plus, que la ville-port est aujourd'hui en complète recomposition. Par tempérament, André Vigarié s'en inquiétait mais il le faisait avec une grande lucidité. Il observait l'essor des nouveaux acteurs, la montée de la conteneurisation, même si, à bien des égards, son œuvre fut celle des préambules de cette formidable révolution logistique.

André Vigarié a beaucoup écrit dans la littérature professionnelle : avec le Journal de la Marine Marchande dès 1953 et dans la série annuelle Marine Marchande, il confia beaucoup de ses meilleures analyses à la Revue maritime, organe de liaison de l'IFM, il anima des revues locales comme La Porte Océane au Havre, puis ensuite Les Cahiers Havrais de sociologie économique, pour lesquels il écrivit des articles monumentaux.


pour conclure

S'impose alors à l'évidence qu'André Vigarié était un homme de passage entre disciplines et entre chapelles. Quel bel exemple que de donner ainsi son nom à la mémoire collective de l'IGARUN, entre passé et avenir, la géographie qui se fait ne pouvant se nourrir que de la géographie qui s'est faite. Oui, Passant de la nouvelle génération, sache qu'en poussant cette porte, tu ne peux vivre que par la science de ceux qui t'ont précédé et qui demeurent hors du temps pour ainsi mieux t'éclairer.


par Jacques Guillaume (professeur émérite en géographie portuaire et maritine de l'IGARUN) en juillet 2013



Photo : J. Guillaume et Mme Vigarié, 2013